Folie
Voilà un texte que j'avais fait pour un concours sur le thème de la folie.
La folie
Les petits poids, c’est à gauche. Non, surtout pas. A gauche, c’est le poulet. Le poulet ? Mais… On n’est pas mardi ? Le poulet, c’est toujours le mardi ! Pourquoi on n’est pas mardi ?
Quelqu’un passe derrière moi. Je l’attrape par la manche.
« Le poulet, c’est mardi. »
La dame en blouse blanche me regarde.
« Changement de menu, nous avons un nouveau cuisinier, il est là-bas derrière le comptoir. »
Elle me montre une direction mais je ne regarde pas.
« Alors on est mardi ? »
Je suis perdu, et mes petits poids n’ont pas leur place dans la même assiette que le poulet. Non, c’est le poulet qui n’a pas sa place avec les petits poids. C’est la faute du poulet. Qu’a-t-il fait au canard ? Où est le canard ? C’est toujours le canard le samedi.
« Calme-toi, Severus.
_ Vous me prenez pour un fou ?
_ Mais non… Pas du tout. »
Je ne suis pas sûr qu’elle dise la vérité, en fait, mais je hoche la tête, ça me donne un air convaincu. Pour parachever l’illusion, je lui fais mon plus grand sourire.
Ou vais-je mettre mon poulet ? Il est toujours à gauche. Mais les petits poids aussi sont toujours à gauche.
J’ai une idée !
Je tourne mon assiette, et je mets le poulet à gauche. Ca y est, il est à gauche, comme un vrai mardi.
Je retourne mon assiette, et ce sont les petits poids qui sont à gauche, comme un vrai jeudi.
Parfait.
Je prends deux petits poids et les avale. Puis je tourne mon assiette et je découpe un morceau de poulet. J’avale et je retourne mon assiette pour reprendre deux petits poids. Après six rotations, je vois que la dame en blouse blanche est restée derrière moi.
« Severus, tu devrais t’habituer à mettre ton poulet à droite, parce que notre nouveau cuisinier va rester tout l’année. »
Qu’elle s’en aille, je n’aime pas qu’on me donne des conseils. J’essaye de me concentrer sur ma nourriture pour ne pas penser à ce qui m’attend après…
Un frisson me parcours et mes mains commencent à trembler à tel point que mes deux petits poids tombent de ma fourchette.
Ne pas y penser. Ne pas y penser. Ne pas y penser.
Je n’y pense pas ? Non. Je n’y pense plus. Ouf !
Ah ça fait du bien de ne pas y penser ! Penser à quoi d’ailleurs ? Je n’en sais rien, je n’y pense plus !
Je reprends deux petits poids et je les avale.
Ah ! S’ils savaient que je n’y pense pas !
Après trente-sept rotations, il ne me reste plus qu’un petit poids à gauche dans mon assiette. D’un mouvement de la tête je vérifie que personne ne me voit, et je le jette par-dessus mon épaule. Une bonne chose de faite !
D’un geste, je me lève et je file prendre un yaourt. Pourvu que ce maudit cuisinier n’ai pas aussi changé le programme des produits laitiers !
J’arrive avec soulagement devant l’étale identique à tous les jeudis depuis mon arrivée. Avec une joie sans pareille, je saisis un pot à la fraise, et après avoir inspecté l’herméticité de la fermeture, je retourne m’asseoir avec la satisfaction du travail bien fait.
Savourant mon yaourt, je remarque que Jean-Claude m’observe. Ce type est fou. Il a tué ses parents à l’âge de treize ans à l’aide d’un marteau. Pire : il croit que les souris d’ordinateurs sont de vraies souris !
Heureusement j’ai une technique imparable pour ce genre de cas, une technique que les plus grands manipulateurs m’envieraient s’ils la connaissaient… Ça vous intéresse ? J’ai bien l’impression. Alors tant pis je ne vous le dirais pas.
C’est frustrant, non ?
Toujours est-il que grâce à cette technique, Jean-Claude vient d’arrêter de m’observer. Je suis un génie.
Malheureusement je viens de terminer mon yaourt et soudain je repense à ce à quoi je ne devrais surtout pas penser. Voilà qu’une boule se forme dans mon estomac.
Non je ne veux pas y penser. J’aurais largement le temps d’y penser, après. Mais « après » se rapproche, et je sens que l’heure défile.
Une silhouette blanche s’approche de moi. Un homme me regarde, debout, sa main posée sur mon épaule.
« Ils sont là, Severus. »
Mon corps se raidit sans que je ne puisse rien y faire. Pas maintenant. Pas déjà. Pas eux ! Que vais-je faire ? Je n’ai nulle part ou m’enfuir. Sous la table, ils me trouveraient. Je ne peux pas me cacher dans mon verre d’eau, je pourrais me noyer. Les toilettes ? Même problème. Le plafond ? Surement pas, j’ai le vertige. Impossible.
Je vais devoir les affronter. Sans fuir.
L’infirmier fait venir deux de ces collègues et ils m’empoignent par les manches. Je ne veux pas les suivre, et pourtant je le fais, car je sais que sinon ils me traineront de force. Le résultat serait le même. Ça, je l’ai compris dès mon arrivée : si on veut m’emmener quelque part, on m’y emmènera, et si je résiste, on m’y emmènera quand même.
Alors j’y vais, marchant le plus lentement possible avec ces infirmiers bien trop rapides. Ils savent ce qui m’attend, mais ils avancent toujours, parcourant les couloirs et ouvrant les portes.
Je ne veux pas y aller !
J’y pense bien trop maintenant. Arrêter de penser, il faut que j’arrête de penser. Oh une porte bleue ! Pourquoi est-elle bleue ? En voilà une bonne question ! Peut-être qu’elle mène dans un endroit secret où dans un local réservé. Mais non ! Je n’arrive pas à arrêter de penser !
Les infirmiers ralentissent devant une large porte blanche, puis l’un d’eux l’ouvre en gardant un œil sur moi. La salle est éclatante de blanc, immense. Ici et là sont parsemée des tables et des chaises. A l’une d’elle, je vois ma tante et mon frère, accompagnés d’un autre infirmier.
Instinctivement, je recule. Je dois avoir l’air effrayé. J’aimerais tant leur montrer que je suis heureux de les voir, mais je ne peux pas. Ils me font peur.
Je sens qu’on m’emmène vers eux. Je n’aime pas ça. Pas du tout. Je suis terrorisé.
Je sens leurs yeux posés sur moi, lourds d’accusations. Leurs yeux me parlent, ils me traitent de fou ! Ils me prennent pour un fou ! Un véritable fou ! Je ne suis pas fou ! Je le sais ! Les autres sont fous ! Ils le sont tous ! Et ils croient que c’est moi ! Avec leurs esprits tordus ils me voient tordus, mais ils sont fous ! Et ils ne le savent pas !
Chaque semaine, chaque jeudi, et à chaque fois que j’entre dans cette pièce, j’essaye de leur expliquer, mais chaque semaine, chaque jeudi, et à chaque fois que j’entre dans cette pièce, ils me regardent avec leurs yeux de fous qui me traitent de fou alors qu’ils sont fous. Alors chaque semaine, chaque jeudi, et à chaque fois que j’entre dans cette pièce, je vois le monde sombrer inconsciemment dans la folie dont moi seul suis préservé.
C’est ça, être véritablement fou.
La suite de l'histoire de Severus, c'est ici.