Ce texte vient de mon premier concours, qui avait pour but de décrire notre "arrivée" dans un lieu portant le nom : "Chez Nainaa". Voici
donc ce que j'ai écrit :
Chez Nainaa
Alors que je tente de descendre prudemment de ma barque de bois moisie, Néfaste s’approche et me tend sa grosse main jaunâtre, couverte de pustule, en affichant ce
que je pourrais appeler son plus radieux sourire, mais qui équivaudrait plutôt à une vague grimace et un air de dégénéré faciale. Je saisis son bras et il m’attire sur la rive avec la force d’un
géant. A l’instant où mes pieds nus touchent l’herbe bien grasse, je sens monter en moins le plaisir d’être revenue ici. A travers les arbres feuillus, je distingue un gros rouleau de foin posé
en équilibre sur un autobus rouge. Les créatures qui peuplent l’île de Nainaa m’ont toujours affirmé que c’était une façon pour eux de dire « les véhicules humains font un foin
d’enfer ».
« Comment va la fougère ? me demande Néfaste, tout en marchant.
_ Elle va, et la tienne ?
_ Elle va. »
Je m’engage sur le petit chemin pavé qui mène à la Tanière, croisant un groupe de lapins bleus, titubants et chantonnant « je suis méchant, je suis
méchant », qui selon eux serait l’œuvre d’une tortue albinos. A vrai dire je n’ai jamais osé leur dire que Michael Jackson était un humain, puisque ici, les Hommes sont considérés comme
simples éléments de la chaine alimentaire, ou alors comme jouets occasionnels.
Je vois enfin se dresser devant moi un tas de terre, muni de plusieurs fenêtres rondes et d’une petite porte. Un jour, le père Noël, ne trouvant pas de cheminée
adaptée pour livrer son dû, avait balancé les cadeaux à travers les vitres. Depuis, il n’y avait plus de carreaux.
J’emprunte le portail, me dirige vers l’entrée de la Tanière et frappe trois fois, alors un morceau de bois coulisse devant moi et le visage multicolore d’un
papillon mutant apparait.
« Le mot de passe. » fait-il d’un air se voulant autoritaire.
A ces mots, je lui rote à la figure avec application.
« Bien, entre. »
La porte s’ouvre, et soudain le brouhaha de la Tanière me parvient. J’entends que Nuage joue de l’harmoni-carpe, un instrument composé d’un poisson dans lequel on
souffle, et ne produisant qu’une seule note, mais qui ne fait penser à aucune autre. J’avance et sens l’odeur du jus de pieds confectionné par Nitrate, aromatisé d’un soupçon d’essence de
putois ; la spécialité de la maison. Néfaste est trop grand pour passer la porte, alors je lui dis à bientôt, et je m’enfonce dans les profondeurs du tas de terre.
Les murs ont étés renforcés par du bois, et des poutres viennent soutenir le plafond bombé. A gauche, quelques marmottes préparent des cocktails derrière un bar en
paille, tandis qu’à droite deux libellules de ménages s’activent à nettoyer le sol de leurs ailes.
Des cheveux humains embrasés éclairent cet endroit magique, faisant danser les ombres des êtres attablés. En avançant encore, je découvre une dizaine d’individus
assis par terre, autour de Nouille le Sage, un pingouin anorexique vert à poids gris fluorescent, qui a un jour pris la taille anormale d’un stylo, à la suite d’une expérience qui avait mal
tourné. Il a toujours une histoire sur la Tanière à nous conter, alors je m’assois à mon tour sur le sol pour l’écouter.
« Il y a bien longtemps, à quelques mètres d’ici, deux amoureux ont gravé, sur le tronc d’un chêne, leurs initiales dans un cœur : N et N. Et puisqu’ici
tout le monde a un prénom commençant par N, tous les amoureux se retrouvent devant cet arbre. »
Certes ce n’est peut-être pas un potin aussi croustillant que ceux qu’on peut trouver dans les magazines humains, mais c’est ce qui fait le charme de cet
endroit.
« Nausée ! appelle une voix derrière moi.
_ Niche ! »
Je me lève, Niche s’approche, et son odeur de poisson m’envahi. Elle claque des nageoires et crie à Nitrate : « Deux cinémas ! »
Nous nous asseyons sur des tabourets surmontés cuvettes de toilettes, la nouvelle mode du coin, et commençons à discuter :
« Alors dis-moi, comment va la fougère ?
_ Elle va. Et la tienne ?
_ Elle va, j’ai le bras droit dans la sauce du rôti. »
En patois, cela veut dire que son arrière grand-oncle par germain s’est remis de sa toux. Chez Nainaa, il y a une expression pour tout.
Nitrate arrive avec deux pintes de bave de chacal, appelés « cinémas », et toutes les créatures à six mètre à la ronde se bouchent les oreilles. En effet, la
voix de Nitrate est aussi agréable à entendre, qu’un bec d’autruche malade frottant sur une plaque de verre. Les premières et dernières personnes à l’avoir écouté sans se protéger les tympans,
avaient fini à se rouler par terre en gémissant, puis avaient perdu l’usage de leurs gros orteils. D’ailleurs un grand savant avait ici même écrit « le manifeste des organes totalement
inutiles », et avait qualifié les gros orteils comme suprêmement dérisoires.
Par une fenêtre ronde sans carreaux, je distingue les champs de toiles d’araignées, semblables à des nuages d’un blanc éclatant. Quelques enfants y jouent, et la
lumière leur donne un aspect fantomatique. Après quelques cinémas, j’ai même l’impression que les toiles sont de la mousse de chaussette, et j’ai envie d’aller y nager.
Peu à peu je m’assoupie tranquillement sur ma table, bercée par la mélodie irrégulière de l’harmoni-carpe.